BEST MAGAZINE | May? 1977 | Pages 54, 55, 56





Paris Brule•T•IL? Clash & Damned
Le Clash
Dans la capitale bouleversée par les grèves, les nuits du printemps punk ont permis de voir enfin ces fers de lance de la Nouvelle Vague. Les Damned, qui répondirent parfaitement à ce qu'on pouvait en espérer, et puis le Clash qui, simplement, s'est imposé comme le meilleur groupe de rock'n'roll du moment...
Vendredi 29 avril, 18 h, Place de la République. En vis-à-vis du Modern' Palace qui de l'extérieur laisserait plutôt croire à un muséum d'histoire naturelle ou encore à une réserve océanographique, le massif d'ordures ménagères s'est visiblement élevé depuis la nuit dernière. Passé les portes en vitres fumées, la robe à manches gigot en crêpe gris de l'hôtesse (réceptionniste ?) s'agite nerveusement devant un téléscripteur qui mitraille et crépite dans le froid silence du hall, véritable mausolée aux couleurs mortuaires. L'hôtesse (standardiste ?) entre dans le bureau du gérant et lui tend un rectangle de papier dentelé. Après lecture du télex, le gérant décroche le combiné du téléphone et compose un numéro.
(Le télex: l'accord de CBS Londres, se portant garant et responsable de toutes déprédations et méfaits que pourraient causer à l'intérieur de l'hôtel, les membres du groupe The Clash, signé à leur catalogue.
Le coup de téléphone: adressé à un certain monsieur Lipsick, directeur de la promotion internationale chez Pathé Marconi lui signalant que le groupe qui séjournait la veille dans son établissement, en l'occurrence les Damned, passa la soirée à ravager les chambres qu'il occupait et à effrayer les autres clients de l'étage; tandis que l'organisateur de leur concert avait subitement disparu en omettant de régler la note.)
Nous sommes au lendemain d'une grève générale, de manifestations importantes défilant dans les artères centrales de la capitale, de graves remous gouvernementaux et puis il y a l'aggravation du conflit opposant la municipalité de Paris, son maire Monsieur Chirac, aux éboueurs, conflit se traduisant par ces nombreux empilements d'ordures encombrant les trottoirs de Paris comme des étrons géants. On va bientôt faire appel à l'armée. Des événements de toutes sortes sont survenus ici, dans cet hôtel et à quelques mètres de là, dans un petit cinéma de quartier. Ici et là, mélange de désuétude, d'éclats et de violence, déchets et pourritures en tous genres. Le rock'n'roll a la vertu du feu, il purifie.
1977
Celui qui aurait écrit voici 1 an: « Les groupes anglais sont surtout des groupes. Ils ne sont musiciens qu'accessoirement. La musique sert de prétexte à faire des choses ensemble. Les choses plus que les sons. Ils préludent aux groupes armés. Il y a dans leurs amplis, leurs effets Larsen, leurs cris, leurs vêtements, dans tout ce qui entoure leur musique, le pressentiment d'un orage somptueux, d'une destruction en beauté », n'aurait pu pénétrer avec plus d'acuité l'essence profonde du rock anglais de 1977. Les Clash et les Damned en sont les deux meilleurs représentants avec les Sex Pistols et précédent en renom une bonne douzaine de petites formations instantanées qui vivent chichement sans le recours des largesses financières du business. C'est le cas de Subway Sect (l'excellente première partie de Clash à Paris), Slits, Buzzcocks, Chelsea et autres, qui sous l'appellation de « new wave » sécrètent une électricité neuve à toute vitesse. Et mille personnes (ou plus) qui leur ressemblent de plus en plus, à toute vitesse, ne pourront supporter ensuite leur vie quotidienne, copieront leur lyrisme et leurs sarcasmes mélangés. Cette mode va sans doute passer (parce que tout est destiné à changer), mais le rapport est différent, il est pour une fois extérieur à l'industrie, celle qu'est devenue depuis longtemps la rock-music et si ce n'est, comme toutes les modes, qu'un jeu ou une parade que s'offre notre société, il peut finir par être la suggestion d'une mise à mort. No Elvis, Beatles or The Rolling Stones in 1977 (The Clash, « 1977 »)
Haine Et Guerre
Les Clash forment un commando urbain. Ils portent des uniformes (ou plutôt une parodie d'uniformes). Paul Simenon, le bassiste exhibe sur la hanche gauche,
retenu par une chaîne qui lui ceint la taille, un ustensile étrange qui évoque instantanément les tortures les plus vicieuses, mais de près, on s'aperçoit qu'il ne s'agit en fait que d'une pince à escargots du plus commun des genres. Les Clash savent s'entourer d'une aura suffisamment malsaine tout en se préservant un recours à la satire et aux sarcasmes. Les deux figures centrales sont Joe Strummer, le chanteur, et Mick Jones, guitariste, tous deux concernés par leur environnement social, politique, culturel. Ils ont écrit là, avec une énergie suicidaire qui leur est tout à fait exclusive, « White Riot », « 1977 » et surtout ce « Career Opportunities » qui évoque un épisode difficile vécu par Mick: « J'étais resté trop longtemps au chômage et prêt à accepter n'importe quel job. Le Social Security office de West London m'envoya donc dans un service où je devais dépouiller le courrier et ce au moment le plus critique de la guerre contre l'IRA, celui où la moindre lettre, le moindre paquet pouvait être piégé. Il m'avait engagé parce que je semblais être une tête brûlée ».
Les paroles qu'éructe Joe Strummer de sa voix excédée, violemment désespérée, sont celles qui recouvrent la mentalité adolescente au Royaume-Uni, celle du million de chômeurs. « Je hais l'armée, je hais la RAF. Vous ne m'enverrez pas me battre dans les chaleurs tropicales. Je hais les règles du service civil. Et je n'ouvrirai pas les lettres piégées pour vous ! ». Les Clash adoptent le même radicalisme que le peuple jamaïcain dont ils respectent infiniment la culture. C'est cette même synthèse éthique, honnêteté, haine, peur et suspicion qui prédomine dans leur morale personnelle. Ils aiment le reggae et le jouent avec une conviction, un engagement viscéral qui s'oppose catégoriquement à l'adoption culturelle et un peu trop abstraite qu'en ont fait les Stones avec « Cherry Oh Baby ». Clash refait « Pressure Drop » de Toots et « Police and Thieves » de Junior Murvin, parce qu'ils vivent des conditions analogues à celles des hustlers de Kingston, qu'ils viennent du même quartier que la majorité des immigrés jamaïcains, le West London. Mais ils n'oublient pas que le véhicule subversif idéal pour la jeunesse blanche doit faire référence à la culture, à l'héritage auquel appartient cette jeunesse. Ne vous étonnez donc pas si « White Riot » sonne comme ces chants de combat que l'on entonne sur les gradins des stades de football. I wanna riot, a riot of me own.
Les Clash ne pensent pas avoir atteint leur intégrité en ayant signé avec CBS. Ils ont touché une avance de £100 000 (alors que les Pistols avaient reçu £150 000 des mains d'A&M) mais cette avance ne présente qu'une part des investissements qu'ils firent dans l'organisation du groupe et l'enregistrement du premier album. Clash persiste à passer dans les petites salles, autre position radicale vis-à-vis du système, celles qui ne rentrent pas dans la catégorie surveillée par le G.L.C., cette milice au service du show-business anglais. Joe: « Nous n'avons joué qu'une seule fois au Rainbow, notre concert le plus important à ce jour. Nous préférons les petites salles. D'une part parce qu'un seul concert au Rainbow nous empêche de jouer pendant six mois dans les petites salles. Nous y touchons beaucoup plus de gens. D'autre part, là où nous jouons, ces petits cinémas des quartiers pauvres qui ne programment que des films pornos ou kung-fu, échappent au contrôle du G.L.C. qui fait respecter les règles. Ainsi, il vous est interdit de dépasser 17 décibels. Le G.L.C. a des agents dans tous les districts, des agents élus par un petit parlement qui vit sur les taxes payées par les musiciens, acteurs, présentateurs, etc. Il y a des ramifications partout et il s'occupe de tout: la sécurité, les soins hospitaliers, la BBC, la télévision. C'est une espèce de police parallèle. Dernièrement, ils ont arrêté un concert des Stranglers parce que le guitariste portait un tee-shirt où il était inscrit Fuck ».
Garageband
Le Palais des Glaces ne contenait que 500 personnes (et le lendemain, à peine la moitié pour le concert des Damned) mais beaucoup avaient la distinction à laquelle seuls peuvent prétendre certains voyous. Et ces filles suavement perverses, d'une blancheur de clinique, l'œil sans regard, le geste doucement mécanique portaient en elles cette prodigieuse indifférence qui caractérise nos mutants d'aujourd'hui. Une nouvelle espèce morphologique très visiblement distincte, surgie du futur sans doute. Les quatre Clash (il y a un batteur, Nicky Headon) ont un impact visuel qui ne trompe pas. Le guitariste Mick Jones pousse ses convulsions aux limites de l'équilibre, tandis que Paul Simenon fait de grands ciseaux avec ses jambes. Patti Smith a dit de lui: « Son jeu de basse est totalement merdeux, mais la façon qu'il a d'aborder l'instrument est tellement physique que le son est pur sexe ». Joe Strummer se tient au centre, très autoritaire (« Hey Paris, à quoi passez-vous votre temps. À regarder la télévision ? »). Il se dégage de sa personne comme de sa voix un potentiel humain que je n'ai ressenti qu'en de très rares occasions (Bob Marley, Graham Parker). Car figurez-vous, nous sommes très loin du nihilisme infantile des Sex Pistols; les Clash sont d'un humanisme sans complaisance. Mick Jones me dira: « Je m'efforce d'être le plus honnête possible » et pour reprendre ce slogan universel, nous sommes bien en présence d'un rebelle de la plus belle eau comme l'ont été Billy the Kid, Dylan ou Townshend. « Pour être hors-la-loi, tu dois être honnête ». La musique des Clash est ainsi violente, très violente, mais pas
aveugle. C'est une corrida sanglante qu'un concert du groupe avec pour fond d'arène ces larges panneaux représentant une émeute et la charge des flics dans les rues de Londres (« London's Burning »). Le rock des Clash est le plus subversif qui soit. C'est ce dont la musique de Peter Frampton, Rod Stewart, Elton John, Eagles et autres fleurons d'une écœurante industrie est totalement démunie. « London's Burning » est définitivement le nouveau « Street Fighting Man » (n'oublions pas que « Beggars Banquet » est sorti en 1968). Les Clash enfin, savent créer des hymnes, « 1977 », « White Riot », « London's Burning » mais aussi « Janie Jones », « Protex Blue » et ce superbe « Garage Land », « We're a garage band, we're come from garage land ». Le mouvement « punk » n'était jusqu'alors qu'un phénomène de presse, réussissant à congestionner les médias. Avec Clash, on passe au stade opérationnel. No Elvis, Beatles or the Rolling Stones in 1977.
Damned Damned Damned
L'autre groupe qui agrémentait ces soirées « punk », c'était The Damned. Les Damned ne connaissaient de la France que Mont-de-Marsan puisqu'ils participèrent l'été dernier au Festival Punk organisé par Skydog et son mentor Marc Zermati (qui, soulignons-le, organisa parfaitement le concert et la tournée des Clash). C'est du reste à Mont-de-Marsan que les Damned se mirent en rapport avec Jake Riviera, le fondateur de Stiff Records, qui leur offrit un contrat. Ce contrat, à défaut d'être mirobolant, était au moins honnête. Depuis, la sortie de leur premier album (le premier pour Stiff également) vint les placer sur la crête de la « new wave ». Les Damned ne perdent pas de vue qu'ils ne sont pas faits pour durer, alors leur principal souci est de « devenir riche le plus tôt possible ». Le batteur Rat Scabies veut s'acheter une Cadillac, une piscine, une maison et avoir un maximum de filles dans le minimum de temps permis. Pour eux c'est maintenant ou jamais. Alors on comprend l'énergie folle qu'ils mettent pour que ce soit maintenant et non jamais. Leur origine est celle des slums, les taudis, la fange urbaine. Rat a eu tellement l'occasion de dormir sur le plancher des autres, qu'il ne peut plus supporter les lits. (Rat est le premier à avoir porté des épingles à nourrice, a real punk.) Dave Vanian, le chanteur, est une espèce d'émule de Dracula et de Nosferatu le Vampire qui sur scène est totalement possédé, mais redevient comme par enchantement paisible et affable une fois sorti des faisceaux lumineux. Brian James est le guitariste rock par excellence, tout à fait traditionnel, le petit frère de Keith Richard, si l'on veut. Enfin, il y a le Captain Sensible, le bassiste, personnage unique, qui parfois se produit sur scène avec l'uniforme d'une nurse. C'est Larry Wallis, guitariste des Pink Fairies, qui l'a baptisé ainsi parce que sa vocation dans la vie est de faire les choses les plus extravagantes. « Tout jeune, j'étais déjà ainsi, me baladais tout nu dans les couloirs de mon école ». Sensible (Ray Burns de son vrai nom) est plus qu'un grand enfant espiègle: « Je me soucie peu des gens, ils sont trop orientés vers le fric et la hiérarchie ». Sensible est un anarchiste dans le meilleur sens du terme, un individuel qui ne se subordonne à aucune règle: « Les anarchistes comme les Sex Pistols sont des poseurs, et vous ne pouvez être anarchiste en étant tenu par des critères esthétiques. Nous les Damned nous avons deux règles. Règle n°1: ne pas avoir de règles. Règle n°2: faire ses propres règles (...) Notre violence est dirigée contre l'established music. Un point névralgique de ce qu'est le rock aujourd'hui, c'est EMI qui chasse les Sex Pistols parce qu'ils sont trop outrageux et qui, deux mois après, signe les Rolling Stones. Les Pistols provoquent l'académisme, la médiocrité et le fascisme des institutions. Vous savez, le jour où Johnny Rotten et les siens ont participé à cette interview télévisée qui fit scandale, beaucoup de jeunes anglais ont réagi, certains ont jeté leur récepteur de télévision par la fenêtre, d'autres se sont engagés dans la police ».
L'apathie est l'ennemi juré des Damned. Leur concert est un appel au chaos, à la destruction, à une solution finale, véritable show catastrophe qui nettoie d'un grand souffle électrique. Le jeu de scène du chanteur Dave Vanian n'a pas d'antécédents. La noirceur de son image, l'ombre géante et menaçante qui le couvre rappellent simplement la majesté et la cruauté d'un Bela Lugosi ainsi que les chefs-d'œuvre de l'expressionnisme allemand, ceux de Murnau, Griffith ou Fritz Lang. Vanian ne joue pas avec les Damned, il est damné, possédé et comme l'annonce l'une de leurs chansons, « Fall »: « I'm a fallen angel » (« Je suis un ange déchu »). Captain Sensible provoque le public, l'incite à envahir la scène (ce que le public parisien n'osa faire, à l'exception d'un jeune type qui entama avec Vanian une danse, simulacre d'un combat tout à fait ambigu). Les Damned sont pure énergie, vitriol qui vous arrache des cris de douleur et des spasmes de frayeurs. C'est, à l'encontre des Clash, le refus du contrôle, comme pour les Stooges (dont ils ont repris le « I Feel Alright »), c'est une pulsion sanguine où l'adrénaline vous brûle le cœur, vous paralyse violemment, comme la mort. « Neat Neat Neat », « Born to Kill », « New Rose » sont les romances d'aujourd'hui, cristallisant violence, haines et destruction, sentiments empoisonnés, l'expression viscérale de ce qu'est la réalité urbaine en Angleterre, en France, dans cette Europe pourrissante.
Francis Dordor.