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Dister, Alain. “Punk Special: Clash, Damned, Saints, Jam, Sex Pistols, Stranglers, Ramones, Dictators.” Rock & Folk (French), no. 126, July 1977, pp. 1–8.
Punk Special
— Punk dossier by Alain Dister, examining the rise of the Clash, Sex Pistols, Damned, Saints, Jam, Ramones, Dictators and Stranglers.
— Focus on the Clash: politicised, working-class roots, influenced by New York Dolls and Pete Townshend, described as folk-punk and heirs to Woody Guthrie.
— Discography section lists French pressings of The Clash, Damned, Saints, Jam, Sex Pistols, Ramones, and Dictators.
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Rock&Folk | N°126 juillet 77 | Cover
N°126 juillet 77 6 F mensuel
Rock&Folk
suisse 4,20 fs portueel 50 end cipeane 120 p
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Les grandes compagnies signent, signent signent (sait-on jamais ?), les albums des groupes punk fleurissent Le temps est venu de faire un piemier bilan, de juger le ramage après le plumage.
De s'apercevoir u'au-delà de l'image existent des êtres humains et que tous les punks ne se ressemblent pas.
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OK. J'ai 35 ans. C'est pas un âge pour un punk. Mais ça ne m'empêchera pas de continuer à revendiquer le droit de faire l'andouille quand j'en ai envie. Et les occasions de se comporter comme un idiot se font rares de nos jours. Avec toutes ces histoires de musique planante et de baba cools, j'avais même fini par ne plus y croire. L'ennui. Rien d'autre, mais vachement cultivé. Ou la nostalgie larmoyante sur mes piles de grands classiques. Mais enfin, la réalité des Yardbirds colle plus tellement à l'époque. Et je ne parle pas de celle du Dead. Real dead.
Et puis il y a deux ans, le chamboulement a recommencé. Comme dans un dessin de Masse, un immeuble en folie emporté sur des vagues de pavés. Et des pépères qui gueulent à l'intérieur, quand le vent ne les emporte pas vers un infini grisâtre. Le vent s’est mis à souffler de plus en plus fort. . La terre tremble, les hordes sont à nos portes. Il y a bien eu cette petite brise, ce coup de bourrasque avant-coureur de l'orage, en 73, avec les New York Dolls; mais personne n'y croyait, hein ? Les cons ricanaient en jurant que ça passerait et qu'on en reviendrait vite aux pompes (funèbres) de la culture pop admise. Personne n'osait imaginer ce qui allait s'engouffrer derrière ces petits merdeux.
1977. La crise, le bourbier - enfin, une petite pluie avant la grêle. Systèmes et programmes n'ont strictement rien à proposer. La situation est clairement résumée [sur le t-shirt en vinyle d'une punk (e ?) I londonienne : « No Future ». Au temps des [Beatles, l'alternative était: le rock and roll ou l'usine. Aujourd'hui, elle est devenue: le rock and roll ou le chômage. C'est pas qu'on gagne des fortunes en triturant une guitare (les Clash, pourtant connus, avouent ne toucher que 800 francs par mois), mais ça occupe. Et le folklore des années 70, ce n'est plus les amourettes du lycée ou les fleurs dans les cheveux. C'est la rue cradingue, la pollution, la connerie des media. Le décor est pas neuf. On l'a déjà utilisé ailleurs. C'est le regard qu'on porte dessus qui a changé. L'environnement n'est plus à subir en gémissant ou à transformer par quelque gestuelle politique; il est. Point. Théâtre du pauvre où la matière est vécue dans le moment présent. Instantanéité qui se traduit parfois par un choc brutal, pouvoir des hommes contre pouvoir des choses. Le punk à l'anglaise se situe ainsi dans une perspective avant-gardiste picturale - et non musicale. Les deux activités sont- elles même seiflement liées? D'un côté le rock minimal, whambam whambarn bambam, support d'une agression qui se veut sans doute plus visuelle, rejoignant les happenings des glorieuses sixties. De l'autre une démarche de peintre - ou plutôt d'action sur les objets. Vous allez me parler d'Andy Warhol et du pop art. Si-si, et même du Velvet Underground. Warhol, je veux bien. Mais le Velvet, non. Le pop
art de Clash, des Pistols ou des Damned, se situe avant la rencontre d'Andy et de Lou. C'est celui de la boîte de soupe Campbell, elle-même héritière directe des ready made de Marcel Duchamp. Instant-art. Instinct-art.
The Clash
« Les humeurs troublées du pesteux (sont) comme la face solidifiée et matérielle d'un désordre qui, sur d'autres plans, équivaut aux conflits, aux luttes, aux cataclysmes et aux débâcles que nous apportent les événements. » (1 ).
Conversation dans une brasserie.
Place de la République. Néons. Glaces et demis panachés. Clash : « On vient tous de Londres. De l'Ouest. Tous de la classe ouvrière, sauf moi. » (Joe Strummer).
(Nota: les punks, ces working class heroes, sont généralement guidés par des gens qui ont fait des études, appris un peu de philosophie et d'histoire de l'art, et qui savent comment fabriquer une image. Strummer chez Clash, McLaren pour les Pistols, etc... On va encore m'accuser de dédain envers les masses laborieuses. Mais je n'y peux rien: toutes les révolutions ont été inventées par des petits bourgeois. Si vous ne me croyez pas, demandez voir à la femme de Karl Marx.)
« Il y a quelques années, on écoutait les New York Dolls. Une grande influence pour nous. On joue du punk rock. Ce n'est rien qu'un label, mais pour nous cela veut dire une musique efficace. On joue comme cela parce qu'on vit vraiment une époque merdique. Notre attitude, notre style est le résultat de la production de masse. Référence à Jasper Johns (qui peignait des drapeaux américains) et Jackson Pollock. On recherche un impact. Et puis on ne tient pas à crever de faim. On veut devenir les rois, N° 1. On est pas sexistes. On aime bien regarder les filles. Les Damned sont sexistes. Et les
Strang/ers sont encore pires. Leurs chansons sont dégueulasses. On peut pas piffrer les Strang/ers. Dans ce milieu, de toute façon, tout le monde se déteste. On supporte le batteur et le bassiste des Damned; mais c'est tout. La compétition est très dure. On est tous jaloux les uns des autres. »
C'est l'inverse des années soixante, le portrait d'une génération en négatif (et non pas en absence - blank). Quand les Who déclaraient qu'ils ne pouvaient pas se sentir les uns les autres, personne n'osait les croire. Les Who? Vous avez dit les Ouh? Oui, pourquoi? Parce que tout ça, les punks, les rock hachés menu sur fond de tempos primitifs, le pop art, la mode instantanée, c'est tout une époque. Celle des Mods, justement. J'ignore ce qui a remplacé les pep pills (probablement d'autres pep pills), mais le feeling est là. Différence, mais de taille : ce sont les braves hippies, love et toutes ces choses, qui ont endossé le rôle des rockers fossilisés.
Et les titres des morceaux des Clash ont l'air de sortir tout droit des interviews de Pete Townshend. Des petites choses comme « Hâte & War », « Career Opportunités», «48 Hours»... Je précise bien, parce que c'est important: des interviews, et pas des chansons. Townshend gardait ses réflexions sociales (ou sociologi- santes) pour lui et les journalistes. C'est dans ces réflexions que Clash puise son inspiration et trouve sa vérité. Punks politisés (pour brouiller les cartes, prétend Méchamment Rock dans un hebdo dont le nom m'échappe). A la limite, camarades, au niveau de la structuration du langage, de l'approche des réalités de la lutte des classes. Clash est un groupe FOLK. Strummer, Woody Guthrie de la Dépression en Angleterre.
Townshend, dans ses interviews, parlait aussi de la condition du mod, évoquait un univers social, économique et politique qu'il ne mettait que très rarement en scène dans ses chansons. Joe Strummer et son compère Mick Jones (licencié en sociologie) veulent exprimer directement cet univers. Double démarche: dans les mots et dans l'attitude. La distance entre l'artiste et son sujet est ici réduite au maximum (ou au minimum, selon l'angle adopté par l'observateur). C'est exactement le genre de démarche que refusent les Damned.
THE DAMNED
Tout le monde va s'empresser de vous affirmer que l'âme des Damnés est ce chanteur vampirique et vaguement nécrophile, Dave Vanian. Et que son physique n'est pas sans évoquer... attendez, laissez-moi fouiller dans mes archives, hum... Lou Reed, ça vous va ? Vanian fils de Lou Reed et de la fiancée de Frankenstein. Tout ça est bien suspect. Bien trop évident. Le diable se niche quelque part ailleurs.
Même Brian James est un peu trop... présent. Brian James, c'est l'auteur et le compositeur de la plupart des chansons. Ces petites perles de misogynie délirante et de cauchemar plastique inévitable: « Born To Kill », « Feel The Pain », « So Messed Up»... Hou hou,fais moi peur; tenez, voilà un poème de Mr James: « Elle est tellement défigurée, elle peut même plus baiser... Je crois que je foutrais plutôt sa mère... Sa figure est tellement amochée que le mieux qu'elle ait à faire, c'est de crever» (« So Messed Up»), Transposé au cinéma, cela nous donne les grands moments du film d'horreur japonais, torrents d'hémoglobine, lèpres abominables, cadavres pourrissants... Le magasin d'accessoires des Damned a longtemps été au service du Grand Guignol. Et le diable n'est pas un guignol. Ce serait le Captain Sensible? On se rapproche: l'homme est insaisissable, passant d'un costume à l'autre, d'un sexe à l'autre. Si vous le touchez, c'est sûr qu'il va changer de couleur ou passer dans une dimension parallèle, un anti-monde. Mais un démon est quand même un petit peu plus malin. Celui des Damned s'est réfugié dans la peau du personnage en apparence le plus anodin (...), le batteur Rat Scabies (le rat galeux). «J'ai dix-neuf ans. Je joue de ia batterie parce que j'aime bien taper sur les choses. J'ai commencé // y a quatre ans. Ma plus grosse influence est Moi. Je dois Mon succès à Moi. » Rat est la personnalité du groupe, sinon le groupe en personne.
Les esprits chagrins ne manqueront pas de faire remarquer le retour du rat dans l'imagerie populaire - et parfois dans la réalité. Rat sur un sein de femme en couverture de «Zoom», Rat Scabies, Rattus Norvegicus - premier album des Stran- glers... Le rat, c'est le fascisme. Voilà. Le mot est prononcé, écrit, et qu'on n'y revienne plus. Parce que ce mot-là, employé à toutes les sauces, devenu simple synonyme de quelque chose qu'on n'aime pas, ne veut strictement plus rien dire. Punk, musique f... ? Comme si une musique pouvait être f... Et ces allusions aux rats. Braves petits Français, vous ne comprendrez jamais rien à l'understatement, ce sport national anglo-saxon. Le rat n'est pas encore la peste. Il l'annonce, la montre du doigt. Et la peste de ce rat punk ferait plutôt songer à celle évoquée par An- tonin Artaud : « Un désastre social si complet, un tel désordre organique, ce débordement de vices, cette sorte d'exorcisme total qui presse l'âme et la pousse à bout, indiquent la présence d'un état qui est d’autre part une force extrême et où se retrouvent à vif toutes les puissances de la nature au moment où celle-ci va accomplir quelque chose d'essentiel. »
La musique convulsive des Damned atteint cette espèce d'état d'urgence, cette cruauté parfois, si nécessaire pour nous arracher à la torpeur.
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THE SAINTS
C'est avec une évidence allègre que l'on passe des Damnés aux Saints. Ah ! le rock and roll, microcosme de nos turpitudes dualistes. Les Saints viennent d'Australie. Vous vous plaignez parce que vous vivez dans un bled impossible à 300 km de la capitale. Mais que diriez-vous si vous viviez à l'autre bout du monde? Les Australiens qui ont encore un certain goût s'évadent généralement vers l'Angleterre (durant les sixties, on a vu y débarquer, à peine défraîchis: Deavid Allen, Richard Neville et Jim Anderson (OZ) et Jack Brabham). Aujourd'hui, voici les Saints. Chris Bailey, Ed Kuepper et Ivor Hay se rencontrent fin 73. Plus tard, ils rencontrent leur premier batteur, qui les abandonne en plein milieu de leur premier concert. Après, cela a été un va-et-vient
de batteurs et de bassistes, jusqu’à ce qu'ils s'en trouvent qui arrivent à piffrer leur musique. Elle est pourtant pas compliquée, la musique des Saints: lourde comme le soleil sur un plateau du Queensland, taillée dans le rock comme l'abri d'un aborigène, coup de poing dans la gueule comme il en pleut tous les soirs dans les bars d'Adélaïde et d'ailleurs. Si le son du MC 5 est Detroit, si les Clash sont Londres, les Saints respirent l'Australie, sa poussière et sa chaleur impossible.
« On jouait les trucs les plus obscurs et les plus dingues qu'on pouvait trouver, raconte Kuepper. Aujourd'hui, c'est toujours pareil. On fait des machins jolis parce que, tout de même, ii y a une certaine beauté de par le monde, mais à la base de tout ça, on laisse parler le feeling et c'est la meilleure manière de s'y prendre. Le rock and roil est fait pour être révolutionnaire, et l'agression est toujours présente... On n'est pas un groupe punk, et on ne fait pas l’apologie de la violence; mais faut être réaliste, quoi. »
THE JAM
Retour à Londres. Flash back en 64. Jam ressemble étrangement à ces groupes de la fin de la période Mod, cheveux courts, costumes en mohair gris foncé, regardez n'importe quelle photo de cette époque, je ne sais pas moi, les Beatles en 65, ou les Yardbirds avec Clapton, ou encore les Small Faces. Alors pour eux, pas question d'épingle à nourrice ou de chemises bariolées à la peinture et encore moins de t-shirts lacérés. Jam, c'est les Who. Plus Who que nature, et pas de n'importe quelle époque: strictly 65. Le guitariste Paul Weller affirme: «Nous sommes les brebis galeuses de la Nouvelle Vague. » Image - contraste, jeu des antithèses, des anti-tout. Et quand ils se mettent à parler politique, ces iconoclastes bien propres vous attaquent sur votre point faible: « Toute cette histoire de vouloir changer le monde est un peu trop à la mode. La prochaine fois, nous voterons pour les Conservateurs. »
A l'origine des Jam : une banlieue lointaine (Woking), une bonne heure de train pour le centre de Londres. Ennui morose dans les rhododendrons. Et pourtant, la première référence musicale, comme les Rolling Stones, comme les Who - ces autres banlieusards - c'est le rhythm and blues, et plus particulièrement Otis Red- ding. Nous n'irons pas jusqu'à chercher cette influence dans la musique. D'ailleurs, vous ne trouviez sûrement pas celle de James Brown chez Pete Townshend. L'existence de Jam repose sur une ambiguïté : d'un côté, chaque membre du groupe revendique une individualité, une originalité sans concession. Et de l'autre, ils s'habillent exactement pareil, cravate, chemise et costume - et jusqu'aux chaussures deux tons. Et avouent par là même un conformisme navrant à une certaine près au même point que lui: dans la dèche, en semi-délinquance. Ils ont plaqué l'école parce que, selon Rotten, «les profs sont une insulte à la décence publique. Ce qu'ils font de nous est proprement criminel. Tout ce que je me rappelle de ma jeunesse, c'est cela : ma haine des profs. Tu t'assieds, tu les regardes et tu as juste envie de leur arracher les yeux, parce que tu te rends compte qu'ils n'ont rien à foutre de toi ».
Sans McLaren, pas de Pistols: il les encourage à exploiter leur violence, leur agressivité, leur côté anti-social. Une méthode qui, mise au point par Andrew Oldham, a fait la fortune des Stones. Et ce qui s’est passé ensuite a dépassé les Pistols. Cette histoire de violence a pris, sous la plume des journalistes, des proportions alarmantes. On a voulu faire de ces braves garçons un brin agro des épouvantails sur lesquels se cristalliseraient toute la violence et la peur latentes en cette période d'insécurité économique. La Livre s'effondre, les Sex Pistols doivent y être pour quelque chose. Leur public a même plus ou moins marché dans la combine, et a voulu faire d'eux l'incarnation d'un trouble profond, la projection idéale de sentiments qu'il avait du mal à assumer. «La haine n'est pas constructive. Faut être réaliste pour bien comprendre la situation dans laquelle on se trouve et l'utiliser à son avantage », dit Rotten. j La justesse et la dureté objective de ses I propos surprennent quand on repense 1 à l'image des Pistols qui nous est 1 imposée par les media (ou leur attaché de J presse). Le mec en a bavé et sait exactement ce qu'il peut attendre de ses contemporains:pas grand-chose. Le regard qu'il porte sur son monde est politique, mais dans une autre dimension que celle des Clash. «On est plutôt anti-so-\ ciaux que politiques », dit le bassiste Glen | Matlock. En termes plus posés et plus académiques, on parlerait de phénomène social: les Pistols n'écrivent pas de chansons sur l'anarchie. Ils sont l'anarchie (di- xit Caroline Coon, du « Melody Maker»). Au Heu de se placer à l'extérieur, l'attaquant se tient au centre, victorieux déjà contre ce qui jadis a causé sa défaite. H I n'est plus ia victime. H n'est plus dirigé. Il EST action.
THE STRANGLERS
Je ne vous parlerai pas des Stranglers, qui sont aux punks ce que Scott McKenzie était aux hippies. See what I mean ? So,back to the real thing.
THE RAMONES
Ou le punk à l'américaine. Ce n'est que justice après tout: c'est quand même eux qui ont réhabilité le mot (merci L. Bangs,L. Kaye et F. Zappa). Quand les punks an- I glaîs parlent de révolte et d'anarchie, les 1 punks américains ressortent leurs vieux clichés à eux - énergie, fun fun fun et toutes ces sortes de choses. Le « No Future » des Ramones est interprété dans un autre sens que celui des Pistols: celui de l'immédiat, de la jouissance ici et maintenant. We want the world and we want it... NOW !
Pour Tommy Ramone, le batteur, il n'y a aucun doute: «On a été les premiers punks, les premiers à faire ce genre de rock and roii. » Et ses petits yeux cruels planqués derrière ses carreaux noirs se plantent dans vos prunelles. « On a toujours voulu nous faire passer pour des crétins. On n'est pas des crétins! Le rock and roii n'est pas une musique imbécile. On n'est pas des inte/ios, bon, et alors... We just want to hâve a iotta fun ! » Hédoniste? Même pas: il effleure à peine les plats succulents que ses compères dévorent. Il est là, juste en face de moi, pour me faire un numéro, sans affectation, parce qu'il est peut-être vraiment comme ça, agressif, méchant, revanchard au dernier degré. Quand les Ramones traînaient la savate et se faisaient jeter de toutes les scènes où, par mégarde, on les avait laissés s'installer, c'était lui le manager, lui qui prenait les engueulades et les coups. Sa misogynie est proverbiale. Il lui arrive de temps en temps de casser la figure à une fille, parce qu'il aura surpris un commentaire sur sa laideur. Dans un coin, l'oeil plissé et l'oreille aux aguets, le manager actuel, Danny Fields, ne perd rien des paroles de son groupe. Vieux routier du show biz, il a essuyé un nombre insensé de galères, passé par toutes les expérience.s, de l'underground à la variété sucrée. Avec lui, les Ramones sont en de bonnes mains, whatever that means (des pantins au service de la parano de Tommy Ramone?). D'ailleurs, ce dernier ne se [fait guère d'illusions sur les motivations jde ses copains: «Quand on crevait ia | dalle et qu'on faisait vraiment de ia \ merde, on était une sorte d'avant-garde.
IAprès, on est devenu meilleurs. C'est I plus commercial. Je me suis mis à jouer de la batterie (avant, il chantait et c'est Joey qui tapait sur les peaux). Quand j'ai vu que les dollars pouvaient tomber, j'ai changé le son du groupe, pour en faire ce qu'il est aujourd'hui - du hard rock. »
Ce sur quoi je me permets de ne pas être d'accord. Le rock and roll des Ramones est une nouvelle école et tire toute sa force de l'espace tonal limité à l'intérieur duquel il évolue. Un mot vient tout de suite à l'esprit pour le définir : minimalisme. Minimal-rock. Ce parti-pris sonore se retrouve d'ailleurs dans toutes les attitudes affichées par les Ramones. Habillement minimal - jeans et blouson, paroles et pensées minimales (et non pas minimum), tout un style qui est l'exact reflet de la société dans laquelle il prend naissance: production de masse d'objets réduits à leur plus simple fonction. Et la
fonction des Ramones est évidente. BLITZKRIEG. Sur trois accords (si toutefois ils savent compter jusqu'à trois, ce qui impliquerait déjà une diversification de langage - ce qui n'est pas leur propos). Alors les Ramones sont coincés. Obligés de s'en tenir à leur minimalisme, à réduire de plus en plus leur musique à un essentiel qui semble constamment leur échapper. C'est au moment où ils croient l'avoir atteint qu'il disparaît à leurs yeux. Et leur barrage sonore monolithique tend vers la négation de toute mélodie, de toute variation d'amplitude. D'ici quelques années, ils pourraient se contenter d'un cri sur fond de bourdonnement apocalyptique. A partir de là, ils pourraient tout recommencer. Mais où sera le rock? Les Ramones seront peut-être un jour numéro un (Tommy : «Ce n'est pas notre but que de rester en deuxième position »). Mais ils seront seuls dans leur spécialité.
THE DICTATORS
Ils nous apportent la seule dimension qui manque (tragiquement) au punk-rock : l'humour. Vous allez me dire que tout ça nous ramène encore aux Who, aux pitreries de Keith Moon, aux bagarres plus ou moins bidon de Daltrey et Townshend. Mais il y a chez les Dictators un côté plus exaspéré, plus new-yorkais, et une volonté délibérée de tout foutre par terre, de piétiner joyeusement les mythes, à commencer par celui dans lequel ils évoluent. Témoin cette agression de Manitoba contre le malheureux Wayne County. Handsome Dick a l'air assez costaud, mais le travesti de chez Max's cache sous ses jupons une carrure athlétique. Le score : match nul, avec léger avantage à Wayne Country, et les Dictators interdits de séjour chez Max's, for ever.
La dévastation, le grand rire sarcastique des Dictators semble venir tout droit de Screamin' Jay Hawkins, revisité par les New York Dolls. Mais quelle assise musicale ! Les producteurs Murray Krugman et Sandy Pearlman leur ont appliqué la même recette que pour le Blue Oyster Cuit: efficacité, mise en valeur des voix, donc des textes. Indispensable pour bien comprendre pourquoi les Dictators ne vivent que pour les bagnoles et les nanas (« Cars And Girls ») et jugent nécessaire de proférer de telles vérités sur fond de musique surf, Beach Boys 65 (ou comment comprimer sur un morceau de trois minutes une anthologie complète et illustrée de la culture juvénile américaine. Pour la culture sénile, enlever les nanas).
La recherche de cette efficacité est peut- être la roche tarpéïenne d'où seront précipités les groupes comme Ses Dictators, après les Ramones et quelques autres. Déjà, leur second album (sur Asylum ! Qu'en pensent les Eagles?) va image du groupe anglais type, immortalisé par Rave et les fripiers de Carnaby Street. Qu'est-ce à dire? Ce clin d'œil alourdi vers les sixties est-il un hommage rendu aux grands ancêtres ou le désir fou de tout recommencer, sur les mêmes instruments (Rickenbacker, basse et lead, comme celles que cassait Peter the T) ? Pourtant, Paul Weller n'est pas tendre pour celui qui aurait déclenché sa vocation et façonné son image. « Les chansons de Townshend sont pleines d'autosatisfaction. U nous fait chier avec ses histoires de martyr (!)./! va quand même pas dormir sur ses lauriers jusqu'à la fin de ses jours. Si seulement il se servait de son fric pour construire des studios ou monter une compagnie, pour venir en aide aux jeunes musiciens. Et Keith Moon passe son temps à démolir des bagnoles. Et McCartney emmène promener ses chats en avion. Tout ça me fout hors de moi. Lennon est le seul mec qui n'ait pas tout lâché, le seul en qui j'aie encore confiance. » En bons Mods, les Jam pensent aussi que les musiciens trop riches devraient ouvrir des boutiques de sapes un peu plus personnalisées que celles qu'on voit partout. Un conseil que n’a pas attendu Malcolm McLaren, le manager - et le créateur? - des Sex Pistols.
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SEX PISTOLS
« Vive ia Reine, c'est le meilleur diplomate que nous ayons jamais eu, elle travaille plus dur que vous et moi pour le bien du j pays, elle est un exemple à suivre, et gna I et gna et gna... », déclarent les Jam.
« Est-ce vraiment un être humain ? » ré- I pondent les Pistols. Savoir s'ils se retrou-[ veront chacun à un bout différent du même fusil est une autre histoire. Ces deux antithèses de ia nouvelle vague anglo-saxonne ne sont guère d'accord que sur un point: renverser les vieilles idoles érigées par les générations précédentes, «iis ont foutu ia trouille aux vieux musiciens, et c'est une bonne chose », disent les Jam au sujet des Pistols. Et ces derniers de renchérir : « Le rock se traînait sur son cul.
Il était aussi intéressant que ia merde qui passait dans les boutiques de King's Road. Les gens écoutent-i/s vraiment ce genre de musique ? Non ! Ça leur fait un fond sonore pendant qu’ils achètent leurs jeans - des jeans EVASES. C'est un état pour ie rock, ça ? »
D'ailleurs, le rock, Johnny Pourri s'en fout un tantinet. La seule chose qui l'a toujours intéressé, c'est d'emmerder le monde. Par exemple de cracher sur les dandies qui se pavanent dans King's Road. L'endroit est important, dans l'histoire des Pistols. King's Road, jadis rue la plus chic de Londres, aujourd'hui triste enfilade de marchands de jeans. Et en bas, dans un coude, miraculeusement préservée, hors du temps ou galopant loin devant, la bou- I tique de Malcolm McLaren. Elle change I de nom et de décor tous les ans, proclame S une indépendance d'esprit totale par rap- | port à la mode ambiante et se saborde 1 dès que le style qu'elle vient d'inventer 1 déborde un peu ses murs. Il y a cinq ans, alors que le satin et le velours étaient obligatoires chez les trendies, McLaren proposait des vieux cuirs et des godasses pointues pour faire la nique aux plates- formes. Les Pistols aimaient bien la boutique, parce qu'ils pouvaient y canuler tranquillement des bouts de chiffons. «Sa boutique était chouette. Les vêtements toujours différents. C'était de Tanti-mode et de i'anti-organisation. Un jour il m'a demandé pourquoi j'avais toujours l'air de m'ennuyer et pourquoi je faisais chier tout I ie monde, il voulait que je chante avec les I Pistols. »
Johnny Rotten ne se le fait pas dire deux 1 fois. Les autres Pistolets en sont à peu dans cette direction, négligeant tout le côté marrant à l'emporte-pièce du premier. D'ailleurs, les références changent. Les morceaux de « Go Girl Crazy » étaient savoureusement anti-californiens, daubant sur le brave Sonny Bono et les garçons de plage. Ceux de « Manifest Destiny » louchent vers Detroit, les Stooges, et pour dire évoquent furieusement le Blue Oyster Cuit. Quand le propos devient social, le rire s'atténue. Et lorsqu'ils jouent un morceau d'Iggy - « Search And Destroy» - c'est dans le plus grand sérieux. Alors qu'il y a là une matière fantastique, une source inépuisable de rigolade. Si les Dictators se mettent à respecter les fantômes, il n'y aura bientôt plus personne pour oser faire la grimace à Mr Pop.
Bien des groupes mériteraient encore les honneurs de ces quelques pages. Cela reviendrait à reposer complètement le concept de punkitude, en tenant compte d'éléments plus diversifiés que ceux qui nous ont préoccupé jusqu'à maintenant. L'étiquette ne saurait en fait mieux s'appliquer qu'à ceux qui traduisent les sons de la rue, les bruits de la vie. Et un groupe n'est peut-être pas forcément punk dans toutes ses compositions. Jam l'est avec «In The City». Et les Pistols avec « Anarchy In The UK » et Clash avec « Garageland » et les Damned avec « Neat Neat Neat». Mais tous peuvent être tentés par l'évanescence, quitter le pavé pour grimper sur les nuages. On est punk par éclairs, et la punkitude est un K état permanent qui n'est pas perçu de façon permanente.
- ALAIN DISTER.
Discographie en pressages français :
CLASH • (Mick Jones, g. Joe Strummer, g. voc. Paul Simonon, bs. Tory Crimes, dms). The Clash. CBS. 82000-
DAMNED • (Dave Vanian, voc. Brian James, g. voc. Captain Sensible, bs voc. Rat Scabies, dms. voc.). The Damned. Stiff 2C066 98867. Distribution Pathé Marconi.
SAINTS • (Chris Bailey, voc. Ed Kuepper, g. Kym Bradshaw, bs. Ivor Hay, dms.). (l'm) Stranded. Pathé Marconi 2 C 066 83 359.
JAM • (Paul Wel-ler, G. Bruce Foxton, bs. Rick Buckler, dms). In the City, Polydor 2383447.
SEX PISTOLS • (Johnny Rotten, vocal, Glen Matlock, bs. Paul Cook, dms. Sid Vicious ,g , Steve Jones, g.). God Save Thel Queen. 45 T. Sex Pistols Records. Distribution Barclay.
RAMONES • (Joey, Tommy, Johnny et Dee-Dee Ramone). Leave Home. Philips 9286 743.
DICTATORS • (Handsome Dick Manitoba, voc. Adny Shernoff, bs. Ross Funi- ichello, g. Top Ten, g. Stu Boy King, dms.). Manifest Destiny. Asylum 53 061. Distribution WEA.
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